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La fille qui s’était perdue comme moi dans les ruines de Walker’s Cay



Je continue de me rendre chez mon disquaire, 4 route de l’Abbé. J’y vais de moins en moins souvent, mais j’y vais quand même. Ben, le disquaire n’est pas dupe sur la tournure des choses, il se doute bien qu’au train où elles vont, on ne viendra, je ne viendrais plus chez lui qu’en dernier recours, quand le net ne me donne pas toutes les réponses. Et être l’homme du dernier recours n’a jamais nourri personne. Jamais correctement en tout cas. Je l’ai entendu dire  plusieurs fois que lui-même n’allait plus à la boulangerie. C’est chez lui un constat amer, plus qu’une volonté de justifier les nouveaux modes de consommation, car il suffit de suivre son regard à travers la vitrine : là où il y avait une boulangerie, un lavomatique s’est greffé sur la façade, encadré par deux distributeurs de sodas. Ce n’est même pas un lavomatique où l’on peut s’asseoir et regarder le linge tourner dans les machines : ici les hublots s’ouvrent à même la rue et pour patienter assis, il faudrait s’installer de dos dans l’abris-bus. Je me dis en regardant le ciel qui se couvre, que ce doit être l’enfer de sécher du linge un jour de pluie.


J’avais fureté sans rien trouver, quand Ben me rejoignit dans le rayon et me demanda si je cherchais quelque chose en particulier. Comme je lui répondais que je fouillais un peu au hasard, il m’invita assez poétiquement à retrouver le souvenir de ce que je n’avais pas encore. Ça paraîtra ridicule, mais je lui expliquai alors très naturellement que mon père avait un album d’un bluesman du nom de Taj Mahal dont la dernière piste, Curry – l’unique parole de la chanson « Keurry – Keurry – Keurry » - avait un air au steel-band, une ritournelle qui allait andante moderato à travers l’arc des Antilles. Ça m’avait marqué et je me rappelai alors combien ça avait été pendant longtemps ma fin de disque préférée. « Music fuh ya’ (Musica para tu) », se contenta de dire Ben avant d’ajouter, « 1976 ou 1977. »

« Vous saviez qu’il s’agit du frère de Carole Fredericks ? », me disait-il en ensachant le vinyle. J’ai fait l’étonné mais il me l’avait déjà dit quand je m’étais offert Phantom Blues deux ans plus tôt. La pluie s’était mise à tomber pour de bon, et je me lançai dans une conversation bateau, sur le plaisir de traîner, de chiner, et de mettre la main sur des anciennes amours par hasard. Ben me confirma que c’était LE plaisir de son métier, avant de me demander :

- Et qu’est-ce que vous faîtes dans la vie ?
- J’ai été agent à tout faire au nom du grand quelque chose.
- Et maintenant ?
- Du grand n’importe quoi.

Il me lança un sourire sans autre ponctuation. Je venais de couler la conversation bateau et je suis parti sous la pluie.

J’ai écouté sans compter Curry, la fameuse dernière piste de la seconde face de l’album. Avec un malin plaisir je me relevais de mon fauteuil toutes les sept minutes, comme une figurine d’horlogerie, heureux de reposer le bras mécanique sur le crépuscule de l’avant-dernière chanson. L’après-midi est morte comme ça, sans que je ne la sente passer. Une fois que je commençai à avoir trop faim, j’ai tourné le disque et l’ai lancé sur sa première face avant de me diriger vers la cuisine. J’ai mis de l’eau à chauffer dans la bouilloire. J’ai tiré un bol du placard, y ai versé de la semoule, rajouté de l’emmental râpé, du poivre, des herbes de Provence du sel. J’ai mélangé le tout à la main, lentement. J’aime ça, c’est comme mélanger du sable sec et des lignes de neige éternelle. La bouilloire a fait son clac caractéristique au sommet de l’ébullition, et j’ai posé une fine plaque de beurre dans mon bol avant de faire couler l’eau chaude par-dessus. J’ai attendu en regardant par la fenêtre : il y avait des mères et leurs enfants, et des flaques. Deux chiens se courraient après. J’ai repris mon bol et ai laissé fondre une énorme noix de crème fraîche sur le tout. Je suis retourné dans mon canapé, les pieds sur la table basse. J’avais l’impression de tout comprendre à ce que chantait Taj Mahal : il m’invitait à louer un bateau et à me barrer à cent-dix miles de Miami pour faire une partie de pêche à Walker’s Cay. J’ai bien attrapé deux ou trois écrevisses dans ma vie, mais je n’ai jamais pêché. J’ai quand même regardé où se trouvait Walker’s Cay sur internet et quelques minutes plus tard après avoir nettoyé mon bol et avoir eu un long coup de fil avec un gars qui voulait m’envoyer partout mais ailleurs, j’allai faire ma valise.

Il n’y a rien d’impulsif quand on s’ennuie entre quatre murs à partir s’ennuyer sous l’ombre tranchée de soleil du porche d’un bungalow à l’abandon. On m’avait prévenu qu’il n’y avait plus rien de bon à Walker’s Cay. Il y a plus de sept ans, une saison cyclonique dévastatrice s’était abattue sur la petite île : Frances et Jeanne avaient grimpé sur l’échelle de Safir-Simpson puis elles étaient entrées dans le grand hôtel, avaient soufflé la piscine, et quand le personnel était sorti tant bien que mal de la laverie de la cave, la marina était devenu un cimetière à coques en tous sens, surmonté des croix brinquebalantes de mâts enchevêtrés. Rien n’avait été retouché depuis des infrastructures touristiques. Les bateaux étaient revenus, mais la marina était de fortune, avec son bar improvisé et ses pontons accrochés par trois clous. Mon guide qui m’avait emmené en bateau m’avait conduit jusqu’au bungalow – une bicoque en ruines – et il avait insisté pour que je rentre avec lui, partout mais ailleurs. J’avais répondu que non, ça serait très bien ici, que c’était exactement ce qu’il me fallait. Il m’avait alors demandé :

- Mais vous faîtes quoi dans la vie ?
- J’ai été agent à tout faire au nom du grand quelque chose.
- Et maintenant ?
- Du grand n’importe quoi.

Il m’a regardé, mais juste par politesse et il est parti. J’ai fait le ménage comme je pouvais, et je me suis installé une chaise bancale sous le porche. Tout autour le jardin se découvrait une nature sauvage et me cachait du reste du monde. Du moins, je le croyais jusque là. Je le traversais avec une tasse de rooibos à la main, et planté souverainement, je regardais la mer, le matin en attendant le soleil, le soir en attendant la lune. La journée je trouvais toujours un moment pour marcher jusqu’au bar improvisé, y prendre mon café, y grignoter du poisson braisé et regarder aller et venir des pêcheurs extatiques. L’un d’eux m’aborda plusieurs fois. Soit il ne comprenait pas trop ce que je faisais là, assis à ma table à faire semblant de griffonner dans un cahier, soit il voulait juste me raconter ses coups de pêches dans une débauche de termes que je ne captais qu’à moitié, avec cet accent qui mâchouille jusqu’à la moindre des expressions ou rimes pauvres qui peuvent habiller une phrase. Malgré tout ce qui semblait de la vantardise, il avait un respect incommensurable pour un squale surnommé le Freight Train, le train de marchandises. Il traversait les bancs de poissons multicolores à une vitesse folle, emportant sur son passage tout espoir d’une bonne prise, effrayant jusqu’aux plus inconscientes ou courageuses des créatures marines. Il était devenu la pièce à avoir, le trophée avec lequel se faire photographier. J’aurais voulu l’interrompre pour lui raconter que l’album de Taj Mahal qui m’avait ramené là avait une chanson du nom de Freight Train qui n’évoquait qu’un train, mais je n’osais pas me lancer dans une longue explication dans une langue que je maîtrisais très mal. Il m’invita à venir avec lui et ses fils le lendemain. Je déclinai poliment, et il s’étonna que je vienne ici pour autre chose que pêcher.

- Mais vous faîtes quoi dans la vie ?
- J’ai été agent à tout faire au nom du grand quelque chose.
- Et maintenant ?
- Du grand n’importe quoi.

Son téléphone a vibré comme par hasard, ou il a fait intentionnellement comme s’il vibrait. Il s’est excusé et est allé raconter ailleurs ses aventures à la Hemingway mâchouillées et excentriques. Je n’ai pourtant rien fait d’autre d’intéressant ces dernières années qu’être au service de paragraphes sans intérêt et d’histoires trop courtes pour donner un roman. Il faudrait que je raconte toute mon enfance et des pans entiers de l’histoire du monde, pour donner un peu de matière à mes « aventures ». A quoi bon tant de mots, et tant de lignes ? Personne n’écouterait jusqu’au bout. Au pire, on m’interromprait aimablement persuadé que tout ce que je peux dire n’est qu’un grand n’importe quoi. Autant l’annoncer clairement dès le début.

J’ai rangé mon cahier dans mon sac à dos, et j’ai laissé deux dollars sur ma table. J’allais partir et elle est arrivée de nulle part, avec sa question étrange :

- Vous faîtes vraiment du grand n’importe quoi ?

Comme je ne répondais pas, elle s’excusa de s’immiscer comme ça dans une conversation à laquelle elle n’était pas invitée et qui s’était achevée par un coup de fil diplomatique opportun. Mais c’était important pour elle, presqu’inespéré.

- Inespéré ?

Elle était arrivée presque par hasard – par mariage en fait - sur Walker’s Cay, sans rien y connaître à la pêche, même qu’être en mer la rendait plus malade qu’autre chose, et que couchée en transat sur un pont elle n’arrivait à se concentrer sur aucun livre, parce que les lignes sur les pages faisaient comme des vagues. Elles chaloupaient et les sens des mots s’écopaient les uns les autres. Si bien que plutôt que passer sa journée en famille, elle avait trainé dans les ruines du grand hôtel et avait lu au bord de la piscine où croupissait une eau saumâtre. Elle m’avait vu buvant du thé dans les grandes herbes, plus bas, dans ce qui ressemblait à une baraque qu’on avait emmenée en hélicoptère depuis une favela brésilienne.

- Ce n’était pas vraiment du thé, vous savez.

Et là, elle avait surpris la conversation que j’avais eue avec son beau-père qui s’entraînait sur le premier venu à raconter toutes ses aventures de pêche qu’il aurait à réciter une fois rentré à son yacht-club en Pennsylvanie.

- Je cherche quelqu’un qui ferait quelque chose pour moi, ajouta-t-elle. Quelqu’un qui le ferait bien. Je cherche depuis longtemps, et j’ai fait appel à des professionnels déjà, en vain.

Je comptais bien lui dire que j’étais un professionnel dans mon domaine d’activité, qu’on n’arrive pas où j’en suis – dans une baraque emmenée par hélicoptère depuis une favela brésilienne – comme ça, par philanthropie, mais elle comptait me payer, il ne fallait pas que je me méprenne. Il faudrait juste que je le fasse, mais comme on fait n’importe quoi. Ceux qu’elle avait engagé précédemment – et ça remontait à quelques années – avaient traité une affaire, monté des dossiers, rendus des rapports, des photocopies, du travail bien fait, mais rien de concret.

- J’aimerais que vous retrouviez mon père, me dit-elle.

J’ai vraiment eu très envie de dire non.

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