Je continue de me rendre chez mon
disquaire, 4 route de l’Abbé. J’y vais de moins en moins souvent, mais j’y vais
quand même. Ben, le disquaire n’est pas dupe sur la tournure des choses, il se
doute bien qu’au train où elles vont, on ne viendra, je ne viendrais plus chez
lui qu’en dernier recours, quand le net ne me donne pas toutes les réponses. Et
être l’homme du dernier recours n’a jamais nourri personne. Jamais correctement
en tout cas. Je l’ai entendu dire
plusieurs fois que lui-même n’allait plus à la boulangerie. C’est chez
lui un constat amer, plus qu’une volonté de justifier les nouveaux modes de
consommation, car il suffit de suivre son regard à travers la vitrine : là
où il y avait une boulangerie, un lavomatique s’est greffé sur la façade, encadré
par deux distributeurs de sodas. Ce n’est même pas un lavomatique où l’on peut
s’asseoir et regarder le linge tourner dans les machines : ici les hublots
s’ouvrent à même la rue et pour patienter assis, il faudrait s’installer de dos
dans l’abris-bus. Je me dis en regardant le ciel qui se couvre, que ce doit
être l’enfer de sécher du linge un jour de pluie.
L'Hymne des Fleurs
Le vieil homme avait cru bon de
commencer à me raconter sa vie, alors que je ne lui avais pas dit si oui ou
non, j’accepterais d’écrire sa biographie. Je n’en avais tout bonnement aucune
intention, mais n’étant pas du genre à refuser une histoire, je l’écoutais
religieusement. Il s’interrompait souvent, s’étonnant que je ne prenne pas de
notes, pour reprendre aussitôt le fil de ses souvenirs.
Son histoire s’insinuait au
milieu des dates de livres d’Histoire. Sa pensée était rampante, et sa vie
celle d’un serpent. Lové dans sa chaise à bascule, sous les réverbérations du
soleil d’avril par l’énorme baie vitrée, il rythmait ses évocations au bruit
sec des lames du rocking-chair sur le parquet et de la déglutition désagréable
de sa limonade. De Macao dans les années vingt à Neuilly aujourd’hui, en
passant par la poussière d’une ferme angolaise et les côtes azurées d’Atlantique
du Portugal d’après-guerre, il découpait ses idées pour les répartir entre
quatre livres.
L'Ascencion des Limbes
On m’avait laissé un message sur mon répondeur. Monsieur, pourrions-nous nous rencontrer à la brasserie Etienne, rue Fontaine, ce mardi à seize heures. Je m’y étais rendu nonchalamment par curiosité timide et sans intention précise. J’avais attendu si longtemps un signe d’une activité quelconque que je pensais être excité comme une puce à la seule évocation d’une nouvelle affaire aussi pourrie soit-elle. Mais il fallait croire que plus rien ne me mettait en appétit et j’arrivais au rendez-vous aves dix minutes de retard. En entrant chez Etienne je cherchais du regard un homme attablé seul qui m’attendrait, mais il n’y avait qu’une troupe bruyante d’étudiants affamés sur ma droite, et deux hommes discutaient dans le coin à gauche. Des deux, le plus vieux en costume gris menait la conversation à force de gesticulations. Je pensais en le voyant qu’il devait être un vague avocat habitué à l’ombre ou un acteur condamné à jouer des rôles de fourbes et de traitres. Son interlocuteur devait être bien plus jeune, car tout vêtu en sportswear. Mais je ne le voyais que de dos et n’allais pas plus loin dans mes impressions. L’homme en costume gris me fit un signe de la main. Je m’approchai et attendis qu’il m’invite à m’asseoir avec eux. Il me présenta sommairement au jeune homme : ce fut la première fois que je rencontrai Dark Dali, c’était même la première fois que j’entendais parler de lui. Il avait une figure avenante, presque féminine. Elle rayonnait de calme et de douceur.
Dark Dali, ouverture
Pendant que je ne vendais pas de chemises à fleurs pour passer le temps, Dark Dali se fit un nom et quelques surnoms sur lesquels il n’avait eu qu’une bête influence qui restait à prouver. Amoureux d’un tableau du peintre espagnol et d’une petite Stéphanie, un jour qu’il n’avait pas sept ans, qu’il manquait de couleurs, qu’il n’avait que du charbon de bois et le mur du garage des parents de la gamine à sa disposition, il refit toute la toile du fils de Figueres. Courbes par courbes. Il signa Black Dali avec ce qu’il restait de charbon, et il s’y égratigna les doigts jusqu’au sang.
Stéphanie ne l’aima pas pour autant. Pas plus et pas du tout. Peut-être moins. Il est vrai que c’est à elle que ses parents lui avaient adressé des reproches. Elle ne trouva rien de mieux que d’éconduire son petit prétendant en le faisant passer pour fou par tous les couloirs de l’école primaire : le Taré aux Mains Noires. Quand vinrent les pluies d’automne, l’œuvre pleura qu’elle était éphémère et ses lumières noires et salissantes peinèrent en larmoiements noirâtres et crasseux. Le Black Dali devint le Dark Dali alors qu’il regardait de loin, enfoncé dans son imper, cet évanouissement des Arts.
Pendant longtemps il s’acheta des carnets à croquis, des calepins d’urgence, des cahiers de voyages, qu’il laissait vierges, peu pressé de se remettre au dessin. Humilié et toujours amoureux, d’un amour différent, d’un amour qui criait vengeance, d’un amour qui promettait, « je t’aurai assurément, car tu ne pourras pas faire autrement », d’un amour qui veut que vous possédiez quelqu’un uniquement parce que vous ne l’aimez plus. Cet amour et son contraire, qui baignent et grandissent dans la désillusion, font des hommes maladroits et solitaires, pas mal intentionnés, juste blessés, laborieusement timides, des épaves qui s’ignorent parce qu’on ne les a pas jetées à la mer.
Les Transparences grises
Je suis rentré chez moi, et je suis resté assis dans le canapé comme un désœuvré notoire. J’ai regardé toutes les chaînes à la télé, j’ai fait défiler toutes les stations de radio sur les modulations de fréquence. J’ai attendu que le téléphone sonne comme il sonnait avant. Je me suis fait des to-do-lists et je n’en ai respecté aucune. J’ai attendu. Avant je vivais tellement d’aventures, que je n’avais pas le temps de toutes les raconter. Et maintenant que j’ai tout mon temps, je n’ai plus l’inspiration. Comme si le rideau était tombé pour de bon. Comme s’il fallait que les choses soient mal faites. Systématiquement. Ces histoires que je ne raconte plus me hantent. Elles me narguent comme les rêves dont on ne se souvient plus au réveil : tout ce que vous pourriez imaginer pour recoller les morceaux ne vous semblera jamais à la hauteur. Ils ne se contentent pas de vous narguer, ils vous larguent sur le rivage d’une baie jamais vraiment atteinte : vous n’avez plus qu’à vous noyer dans la réalité, et tout ce qu’elle a d’insipide.
Le naturel ne revient toujours pas au galop. Me voilà rentré chez moi, et je ne reconnais toujours rien. Ça doit faire trois mois que j’ai repris mes quartiers au boulevard Eusebio Cafarelli, et je m’y sens toujours comme un étranger. Comme un objet baroque au beau milieu des choses à la Perec que j'avais obtenues durant des années heureuses. Ceux d’entre vous qui m’ont déjà lu ici, entre ces quatre murs, ceux qui se souviennent savent que là, le téléphone devrait sonner, que je devrais décrocher, qu’on devrait me dire, « on dit que vous êtes le meilleur », que je devrais me laisser flatter et partir à l’aventure. Il y aurait de la musique de circonstance, du flegme, des réparties lapidaires, des références littéraires et cinématographiques. Il y aurait n’importe quoi, mais un début et une fin… des mots partout au milieu. Je ne sais pas ce que j’ai fait de ce fil rouge pour histoires cousues de fil blanc.
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